La première chose qui vous frappe, c’est l’odeur — la saumure saline du quai, les bananes réchauffées par le soleil, et ce ruban inimitable de cannelle qui semble dériver dans chaque ruelle de Victoria. Au marché Sir Selwyn Selwyn-Clarke à Mahé, j’aime y entrer lentement, comme si vous glissiez vos pieds dans la lagune et laissiez votre corps s’habituer à la température. Mes mains s’étendent, presque d’elles‑mêmes, vers les fagots de feuilles liées avec du raffia fin : feuilles de cannelle, brillantes et vertes comme du laque, et des feuilles de curry qui libèrent un murmure d’agrumes lorsque vous frottez les tiges. Je fais toujours halte devant un stand tenu par une tante que tout le monde appelle « Majoie », qui garde sa vanille dans des bocaux en verre comme des anguilles sombres et dormantes. Elle ouvre un bocal et une vague de parfum s’échappe — crème anglaise, tabac à pipe et orchidées du matin — et je me rappelle pourquoi je suis venu. Si vous vous intéressez à la cuisine des Seychelles, choisir les épices ici n’est pas seulement du shopping. C’est écouter parler une île.
Pour bien choisir sur un marché seychellois, il est utile de savoir ce que les îles ont choisi pour elles‑mêmes. La cannelle est arrivée sous l’ère coloniale française, mais la plante aimait les pentes et s’est développée, ses racines s’enchevêtrant dans le granit et la pluie. À la fin du XIXe siècle, les Seychelles exportaient l’écorce et l’huile de cannelle; et même aujourd’hui, ce parfum traverse les bus et les cuisines domestiques. La vanille a suivi : un travail méticuleux, des fleurs pollinisées à la main poussant en gousses, puis une chorégraphie soignée de blanchiment, d’évaporation, de séchage et de cure.
La cuisine des Seychelles est créole au cœur — des influences africaines, françaises, indiennes et chinoises tressées par la vie océanique. On y goûte ce tressage dans une cuillerée de kari zourit (curry de poulpe) : la douceur crémeuse du lait de coco, une légère note de girofle, la terre du curcuma et la douceur boisée d’une feuille de cannelle. Vous le ressentez aussi dans le mazavaroo, la pâte de piment insulaire, où les piments oiseau sont écrasés avec du jus de citron vert et parfois du gingembre jusqu’à ce qu’ils brillent comme du corail sous une marée peu profonde. Les marchés sont les meilleures cartes pour ces saveurs. Commencez au marché Sir Selwyn Selwyn‑Clarke à Victoria, avec sa ferronnerie bleue et le bourdonnement d’une douzaine de langues. Le mercredi, déambulez par le marché nocturne de Beau Vallon, où le parfum de fumée de charbon et les glaçures pimentées vous entraînent d’un étal à l’autre. Si vous vous rendez à Praslin, le marché du samedi à Baie Sainte‑Anne propose de petites corbeilles d’épices, chaque lot étant différent comme une signature. À La Digue, renseignez‑vous à la location de vélos pour la maison qui fabrique l’huile de cannelle ; la réponse sera un sourire et un doigt pointé le long d’une ruelle sablonneuse.
Considérez ceci comme un rituel de dégustation plutôt que comme une transaction.
Commencez par les épices entières. Coriandre entière, cumin, clous de girofle, muscade et grains de poivre gardent leurs secrets plus longtemps que n’importe quelle poudre. Les mélanges moulus — en particulier les poudres de curry produites en masse — peuvent se dégrader rapidement sous chaleur et lumière, perdant leur âme.
Touchez et réchauffez-les. Vous n’êtes pas impoli si vous demandez à frotter une pincée entre vos doigts. Les épices se révèlent avec un peu de friction. La coriandre fraîche sentira citrusé et chaud; la coriandre vieillie vous donnera de la poussière et rien d’autre.
Faites confiance à la couleur et à l’huile. Le curcuma lumineux doit briller comme des soucis. L’écorce de cannelle doit ressembler à des plumes de porcelaine ultra-fines, à couches multiples qui se replient like un cigare roulé. Les gousses de vanille doivent être flexibles, presque huileuses; des gousses cassantes signifient déception à la maison.
Écoutez l’histoire du vendeur. Demandez où a poussé la cannelle — en colline côtière ou à l’intérieur des terres — et quand elle a été récoltée. Les petits exploitants sont fiers de leurs parcelles, et la provenance n’est pas qu’un romantisme ; elle indique comment l’épice a été séchée et stockée.
Achetez moins, plus souvent. La chaleur et l’humidité sont des ennemis naturels des Tropiques. Si vous resterez à Mahé plus d’une semaine, achetez des demi‑quantités et revenez. Vous obtiendrez des lots plus frais et un autre bavardage avec votre tante préférée.
Soyez équitable sur les prix. La négociation a sa place, mais sur les marchés des Seychelles l’économie est petite et pratique. Si le bouquet de feuilles de cannelle sent comme une marche dans une forêt après la pluie, cela vaut ce qu’ils demandent.
La cannelle des Seychelles est douce, celle que vos dents n’apprécieront pas d’affronter. Elle est Cinnamomum verum — le vrai cannelle — apparenté au stock sri‑lankais, et non à la cassia plus épaisse et plus agressive que l’on voit dans certains supermarchés. Voici comment bien la choisir :
Plumes (quills) : Cherchez des bâtonnets étroits composés de nombreuses couches fines. Ils doivent se casser facilement et s’émietter en éclats délicats, non en éclats de bois. De couleur pâle à brun doré, presque satinée. Portez-en une à votre nez : vous voulez une douceur chaude et une touche d’agrumes, pas l’amertume aigre de la cassia.
Paquets de feuilles : Ce sont les armes secrètes des Seychelles. Les feuilles de cannelle sont utilisées comme des feuilles de laurier dans les currys et les ragoûts, parfumant le lait de coco d’une chaleur douce et résineuse. Choisissez des feuilles brillantes, vert profond sans taches noires. Frottez‑en une : elle devrait libérer un arôme quelque part entre le poivre de la Jamaïque et le girofle, avec une nuance plus verte et poisseuse (sève).
Éclats de cannelle : De nombreux vendeurs vendent des copeaux d’écorce dans de petits sachets — idéaux pour infuser du thé, pocher du sirop ou les glisser dans le riz. Cherchez la douceur : de bons copeaux se plient légèrement avant de craquer; s’ils sont trop durs, ils sont peut‑être vieux ou de la cassia se faisant passer pour de la cannelle.
Astuce de test : réchauffez la plume entre vos paumes pendant huit secondes, puis inspirez. La cannelle fraîche éclot en quelque chose de rond et sucré, presque à la manière d’une pâtisserie. Si ce que vous sentez est faible, continuez votre chemin.
Utilisation à la maison : pour le kari zourit, jetez une à deux feuilles de cannelle pendant le mijotage du lait de coco. Pour un dessert ladob (fruit à pain ou banane mijotés dans le lait de coco), une seule plume suffit pour faire le tour : elle apporte du confort sans lourdeur.
Où en apprendre plus : Le Jardin du Roi (le Spice Garden) près d’Anse Royale offre des sentiers parfumés par la cannelle vivante et une petite boutique vendant huile, écorce et feuilles. Faites la visite ; vous ne confondrez plus jamais la cassia.
La vanille que vous cherchez est souple, brillante et timide. Elle ne crie pas ; elle ronronne. Lorsque vous achetez des gousses de vanille aux Seychelles, traitez‑les comme du poisson au quai — cherchez des signes de vie.
À la maison, glissez la vanille dans un ladob sucré : des tranches de banane plantain bien mûre et des quartiers de fruit à pain mijotés dans du lait de coco avec une gousse fendue, un souffle de cannelle et une cuillère de sucre, jusqu’à ce que les morceaux deviennent crémeux et se fondent lentement.
Ou, surprenez‑vous : grattez les graines dans une marinade de citron vert, piment et un filet d’huile de coco pour des crevettes. La vanille n’a pas toujours besoin d’être un dessert ; aux Seychelles, les saveurs traversent les catégories comme les bateaux traversent les canaux.
Astuce de conservation : enveloppez les gousses dans du parchemin, glissez‑les dans un petit pot en verre, et aérez‑la toutes les deux semaines. Si une gousse s’assèche, faites‑la tremper dans du rhum pour obtenir un extrait de vanille ; un rhum Takamaka local vous ramènera l’île vers vous.
Ajoutez une feuille de laurier ou un grain de riz dans le bocal pour éloigner l’humidité. Vérifiez mensuellement ; si l’arôme chute, faites légèrement griller pour les réveiller.
Douanes : Gardez les choses étiquetées. Les épices entières peuvent généralement être transportées; les matières végétales fraîches comme les feuilles peuvent être restreintes. Achetez sèches lorsque c’est possible si vous traversez des frontières.
On demande souvent si le massalé des Seychelles n’est qu’un garam masala par un autre nom. Ils sont cousins, pas jumeaux. Le garam masala a tendance à être aromatique et réchauffant sans piment; le massalé est un mélange de placard conçu pour le curry créole — terreux, légèrement amer à cause du fenugrec, et souvent avec des graines de moutarde, prêt à marier le lait de coco.
Ce qu’il faut rechercher dans le massalé du marché :
Je préfère le préparer moi‑même. Voici un massalé de voyage que vous pouvez faire après une journée au marché, adapté pour le kari pwason (curry de poisson) ou le curry de poulet :
Toastez légèrement chaque épice dans une poêle sèche à feu moyen jusqu’à ce qu’elle libère son parfum — la coriandre sentira le citron, le cumin la terre, les graines de moutarde éclateront. Ajoutez la feuille à la dernière minute pour parfumer le mélange. Laissez refroidir, puis pilonnez dans un mortier ou réduisez en poudre. Conservez le mélange dans un bocal à fermeture avec une feuille de laurier ou une feuille de cannelle glissée à l’intérieur.
En quoi cela diffère : Le garam masala peut pencher vers la cardamome, le mace et la noix de muscade, bouquet que l’on retrouve davantage dans la cuisine nord‑indienne. Le massalé rencontre le lait de coco, le piment et le citron — lime. Il est conçu pour l’océan, et pour une assiette créole où l’or du curcuma et l’agrumes des feuilles de curry brillent déjà.
La chaleur seychelloise vit dans le mazavaroo, la pâte de piment qui trône sur les tables juste à côté du sel. Les piments du marché se présentent en petits pyramides : piments oiseau (petits, rouges et féroces), doigts verts élancés qui craquent d’herbacé, et parfois des Scotch Bonnets dodus qui sentent le jardin tropical.
Choisir les piments :
Mazavaroo rapide à préparer chez vous ou dans votre pension :
Écrasez les piments avec le sel dans un mortier jusqu’à obtenir une pâte grossière. Ajoutez l’ail et le gingembre et pilez à nouveau. Incorporez le zeste et le jus de citron vert, et le vinaigre pour obtenir une consistance semblable à une relish. Versez l’huile pour arrondir les bords. Goûtez. Si la pâte est trop agressive, une cuillerée de noix de coco râpée peut l’adoucir à la mode créole.
Service : Déposez une cuillerée de mazavaroo sur un dorade rouge grillée (bourzwa) frottée au citron vert, à l’ail et au thym. Mélangez une cuillère dans des lentilles, ou servez avec un chatini de coco pour le riz et le fruit‑à‑pain grillé. Le mazavaroo idéal est un compagnon, pas un tyran ; recherchez une chaleur qui scintille et s’efface plutôt que d’adhérer comme un coup de soleil.
Toutes les épices n’ont pas vocation à être bruyantes. Certaines sont de la chorégraphie, qui installent la scène puis disparaissent gracieusement.
Vous verrez ces « épices discrètes » regroupées derrière les plus bruyantes. Ne les négligez pas : elles constituent l’épine dorsale du curry des Seychelles.
Les clous de girofle et la noix de muscade constituent les notes plus sombres de l’île — boisées, réchauffantes, avec une touche de fête.
Utilisez-les avec parcimonie : un ou deux clous pour parfumer du riz au coco, une pincée de noix de muscade fraîche râpée dans le ladob, ou un oignon clouté pour adoucir un bouillon. Lors des soirées plus fraîches — oui, même après la pluie — le thé à la citronnelle avec un morceau de cannelle et un clou de girofle est l’étreinte de l’île.
À Praslin, j’aime organiser ma visite à Baie Sainte‑Anne pour les matinées du samedi. Le marché est un ensemble de traversées — poissons, papayes, et une table où une femme nommée Tante Rose vend de petits paquets enveloppés de papier de massalé et de clous. Elle insistera pour que vous sentiez d’abord. Son massalé privilégie la coriandre, et il y en a un autre si vous lui dites que vous cuisinez végétarien. Elle pointe du menton vers les feuilles de curry du jardin de son fils.
À La Digue, louez un vélo et suivez votre nez. Renseignez‑vous sur L’Union Estate à propos de la maison qui fabrique l’huile de cannelle ; vous y trouverez une famille qui extrait l’huile dans un alambic en cuivre comme le jouet d’un horloger. Ils vous expliqueront la différence entre l’huile de feuille (plus forte en eugénol) et l’huile d’écorce (plus douce). Achetez une petite bouteille ; trempez un cure‑dent et badigeonnez l’intérieur d’un pot avant d’ajouter du sucre, puis attendez une semaine : vous aurez du sucre cannelle insulaire pour votre toast du matin.
Plus le marché est petit, plus une épice est une personne. Vous n’achetez pas « cannelle », vous achetez l’arbre de jardin d’Auntie Rose sous le soleil d’octobre, le pot de vanille d’Auntie Majoie qu’elle ajuste selon le temps. Ramenez ces histoires chez vous dans vos paquets d’épices ; elles assaisonnent bien plus que la nourriture.
Une fois vos choix faits, gardez l’éclat de l’île.
Une fois que vous savez ce qu’il faut chercher, vous commencerez à goûter vos choix de marché partout.
Ce qu’il faut ramener chez soi (et pourquoi) :
Le meilleur achat est celui qui nourrit l’endroit dont il provient.
Lors de mon dernier matin avant de prendre l’avion, je suis retourné au stand de Majoie. Elle a aligné trois plumes de cannelle et m’a demandé de choisir uniquement par l’odeur. J’ai pris celle qui faisait sonner une petite cloche quelque part derrière mes yeux, puis j’ai ajouté un bouquet de feuilles et deux gousses de vanille dodues de son bocal le plus sombre. « Pour le ladob, » dit‑elle, « ou pour ce dont vous rêvez. »
Quelques semaines plus tard, une pluie est arrivée dans mon appartement et j’ai tendu la main vers ce bocal. La feuille de cannelle est allée dans une casserole de lait de coco, la vanille fendue et grattée dans un sirop pour ananas rôti, et la cuisine s’est remplie d’une île que je n’avais laissée qu’au loin.
J’ai chauffé coriandre et cumin dans une poêle sèche, les ai écrasés avec des graines de moutarde, et le bruit du pilon contre le mortier fut le bruit du marché — un mélange de voix, de négociations, de rires, l’appel de quelqu’un vendant des citrons verts à proximité.
Choisir les meilleures épices des marchés des Seychelles est un acte d’attention. Vous sentez, vous écoutez, vous apprenez la texture d’un bon clou de girofle et la courbe d’une feuille de curry fraîche. Vous ramenez chez vous une poignée de petites choses lumineuses qui continuent de s’ouvrir. Dans les soirs où vous aspirez au murmure de la mer, vous pouvez allumer une cuisinière, ouvrir un bocal et laisser parler l’île. Cela vous rappellera de cuisiner avec les mains et le cœur, de goûter l’équilibre, et de garder l’esprit aussi ouvert qu’un matin de marché à Victoria, où la cannelle marche encore dans les rues comme un ami que vous n’avez pas vu depuis des années.